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Pillage et privatisation des resources d'eaux par les entreprises privées

Date de publication: le mardi 22 juillet 2008 à 00h54
Dernière modification: par Pascal BOYER le mardi 22 juillet 2008 à 01h04
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Article original publié par Pierre Souchon dans le N° 19842 du 17 Juillet 2008 de l'Humanité Dimanche

Comment les multinationales pillent-elles l'eau en toute impunité ?

Alors que les multinationales de l'eau en bouteille s'approprient une ressource commune, très peu d'obstacles leur barrent la route. Et le Grenelle de l'environnement a ignoré ce « privilège »...

1992. Le débat parlementaire bat son plein : la loi sur l'eau est soumise au vote. À l'unanimité, l'Assemblée nationale déclare l'eau « patrimoine commun de la nation ». Dès lors, un problème mérite examen : les multinationales de l'eau en bouteille puisent dans les nappes souterraines.

Elles s'approprient donc directement une ressource commune, patrimoniale, et en tirent des profits considérables. En toute ­logique, une telle ressource ne devrait pas faire l'objet d'une appropriation marchande par quelque acteur que ce soit. « Il est toujours bon de rappeler que Veolia, Ondeo ou la Saur agissent dans le cadre du service public, souligne Marc Laimé, journaliste spécialiste de l'eau. Le procès qui leur est fait, gagner de l'argent dans le secteur de l'eau, a beaucoup plus de pertinence pour les embouteilleurs. » C'est que le secteur prospère sur une sorte de faille juridique : « Il n'existe pas de réglementation concernant les forages, explique Gérard Borvon, président de l'association S-EAU‑S. Les eaux souterraines appartien­nent à qui veut bien aller les pom­per. Alors, on peut bien déclarer l'eau patrimoine national ou mondial : on se fout du monde. » Pourtant, ce militant rappelle que le législateur prépare un texte à destination... des puits des particu­liers, et même de leurs eaux pluvia­les, qui devraient bientôt faire l'objet de redevances !

Les embouteilleurs, à l'abri de tou­tes contraintes ? Pas tout à fait. Le principe du pollueur-payeur leur est partiellement appliqué, dans le cadre de la responsabilité élargie des producteurs (REP) : « Quiconque met sur le marché des produits sous emballage doit contribuer ou pourvoir à l'élimination des déchets. » La contribution varie selon le poids et le volume : on considère qu'en moyenne le poids de l'emballage a diminué de 20% depuis la mise en place de ce dispositif. Et l'organisme certifié Eco-Emballages collecte annuellement 600 millions d'euros, payés par les entreprises. « Il s'agit d'un coût de production: il est donc répercuté sur le prix de vente, rappelle Rémi Guillet, président du comité de pilotage du plan national de pré­vention des déchets. Le principe du pollueur-payeur, c'est en réalité le principe du consommateur-payeur. » Un dogme appliqué au rabais, selon Gérard Borvon: « Il n'aurait de sens que s'il était vérita­blement dissuasif: on arrêterait de produire de l'eau en bouteille, puisque sa nocivité est largement démontrée. Ce n'est malheureusement jamais le cas. »

Alors, que faire pour contrer une pratique dangereuse pour l'environnement ? Un geste simple et innocent: boire l'eau du robinet. C'est d'ailleurs ce que recommandait l'agglomération d'Angers dans une récente campagne publicitaire: la Fédération des eaux embou­teillées l'a immédiatement mise en demeure de cesser sa campagne d'affichage. Dans les Côtes-d'Armor, le Bureau de vérification de la publicité (BVP) a recom­mandé à un syndicat intercommu­nal de ne pas diffuser des visuels incitant à générer moins de déchets, au motif qu'ils « dénigraient » cer­tains produits. « Il faut dire que les slogans pouvaient choquer de jeu­nes enfants, ironise Rémi Guillet. Comme " l'eau du robinet, ça coule de source" » Ce fonctionnaire du ministère de l'Industrie relève que la campagne publicitaire d'Areva, qui vantait « l'énergie au sens pro­pre », n'a pas été retoquée par le BVP: selon que vous serez puissant ou misérable...

Voilà trois ans que Rémi Guillet tente d'imposer l'eau du robinet comme « geste phare » en matière de développement durable: « Pour marquer les gens, il faut éviter les grands discours. Le développe­ment durable, c'est ça: trier ses emballages, boire l'eau courante. » Sa proposition n'a pas été retenue par le Grenelle de l'environnement: « Ça a été un bide total. Le problème, c'est que la chambre syndicale nous répond immédiate­ment : "Il y a 10000 emplois en jeu." Ça ne va pas plus loin. » Dommage : plus qu'une simple habi­tude, boire l'eau du robinet permet non seulement de diminuer les déchets, mais aussi de plaider en faveur d'une eau propre en amont. « Nous avons besoin d'une transformation lourde des modes de gestion de la ressource en eau, insiste Bruno Rebelle, anima­teur du pôle écologique au Parti socialiste. On n'échappera pas à ce grand chambardement : préserver les zones de captage, réaménager le territoire... Arrêtons les mesuret­tes, comme les taxes sur l'eau en bouteille pour en décourager la consommation ! » Des « mesuret­tes » que le Grenelle de l'environ­nement n'a même pas prises...

Pierre Souchon

REPÈRES

DES MULTINATIONALES ENGRAISSÉES A L'EAU

Leader mondial de l'eau en bouteille: le groupe Nestlé (Perrier, Vittel, Contrez, San Pellegrino ... ), 65 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2007. Bénéfice net: 6,6 milliards d'euros.
N° 2: le groupe Danone (Évian, Badoit, Volvic...), 14 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2006. Bénéfice net: 1.1 milliard d'euros. Les deux challengers mondiaux sont Coca-Cola et Pepsi.

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