Date de publication: le lundi 21 juillet 2008 à 18h42
Dernière modification: par Pascal BOYER le lundi 21 juillet 2008 à 21h33
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Article original publié par Fred Gargaud dans le N° 19842 du 17 Juillet 2008 de l'Humanité Dimanche
L'eau en plastique va t-elle empoisonner nos vies ?
Buvez... et éliminez l'eau en bouteille. Ce geste, aussi simple que celui vanté par une célèbre eau minérale dans les années 80, pourrait devenir de première nécessité. La consommation mondiale d'eau embouteillée explose et, avec elle, celle du pétrole qui permet de fabriquer le plastique et d'acheminer les bouteilles. Un impact écologique désastreux; des populations, notamment dans les pays pauvres, spoliées par les multinationales d'une ressource qui appartient à tous... L'eau en bouteille n'est-elle pas en train d'empoisonner nos vies?
On a sérieusement tendance à forcer sur la bouteille. La consommation mondiale d'eau embouteillée a plus que doublé entre 1997 et 2005, atteignant 165 milliards de litres. C'est la boisson qui connaît la plus forte croissance à l'échelle mondiale. En France, même si les ventes ont commencé de baisser depuis 4 ans, nous demeurons au quatrième rang mondial de la consommation par habitant, buvant chaque année 140 litres par personne. Et combien de litres de pétrole ? Car, pour fabriquer les 5 milliards de bouteilles d'eau consommées en France en 2003, il a fallu utiliser 170 000 tonnes d'emballage en plastique PET (polyéthylène téréphtalate), sans compter les tonnes de cartons et films plastiques qui ont servi à leur conditionnement. Or le PET est produit à partir d'un dérivé du pétrole brut. Si l'on ajoute à cela l'énergie nécessaire au pompage et, surtout, au transport (un quart de l'eau embouteillée est consommé hors du pays de production), le prix écologique et la facture pétrolière deviennent exorbitants. Un institut de recherche indépendant américain, le « Pacific Institute», a fait les comptes: les 31 milliards de litres d'eau bus aux États-Unis en 2006 ont nécessité, pour la fabrication des bouteilles, le pompage et le transport, le recours à l'équivalent de 50 millions de barils de pétrole. De quoi faire rouler 3 millions de voitures pendant un an...
Outre la consommation de matières premières non renouvelables, l'eau en bouteille génère également des tonnes de déchets ménagers. A priori recyclables. Sauf que seulement 50 % des bouteilles plastiques sont aujourd'hui triées et effectivement recyclées en France (20 % dans le monde). Le reste part en incinérateur, et produit alors des émanations toxiques. Ou dans les décharges, voire dans la nature, où les bouteilles ont encore une longue vie devant elles: elles peuvent y rester plus de 500 ans avant d'être entièrement biodégradées. « En France, les industriels ont quand même fait des efforts, note Bruno Genty, responsable de la thématique déchets chez France Nature Environnement. Depuis 3 ans, ils ont stabilisé les quantités d'emballages mises sur le marché. Mais s'ils ont réagi, c'est parce que les citoyens leur ont mis la pression! » Et, comparé à l'impact écologique de l'eau du robinet, on reste loin du compte. Une étude récemment menée en Suisse afin d'apprécier dans leur globalité les conséquences environnementales de la consommation d'eau (traitements, distribution, emballages...) prouve que l'eau du robinet est jusqu'à 1000 fois plus écologique que beau minérale en bouteille.
Plus écologique, d'accord. Mais est-elle aussi bonne pour notre santé ? Les fabricants d'eaux minérales ont, depuis des lustres, su vanter les bienfaits des sels et oligoéléments qu'elles contiennent. Mais ils oublient toujours de préciser, lorsque les teneurs en sodium et en sulfates sont très élevées, qu'elles peuvent aggraver l'insuffisance rénale, l'hypertension artérielle ou les maladies cardiovasculaires. Et sont donc parfois contre-indiquées pour les personnes atteintes de ces pathologies. Certaines eaux, très minéralisées et riches en fluor, représentent également un danger pour les nourrissons. Au point que l'Académie de médecine a demandé fin 2006 que les fabricants indiquent explicitement quand leur eau contient des taux excessifs en sels minéraux et en oligoéléments. En vain. Les embouteilleurs ont de toute façon bien des problèmes avec l'étiquette. La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) a mené une enquête fin 2006 dans 13 régions françaises sur les eaux minérales naturelles embouteillées en France ou originaires de l'Union européenne. Résultat : près d'un quart des eaux en bouteille examinées présentaient une composition non conforme aux teneurs indiquées ou aux normes en vigueur. Mais ce ne sont que de petits larcins comparés au hold-up que sont en train de commettre les grands embouteilleurs. Pour étancher notre soif d'eau en plastique, les multinationales se sont lancées dans une véritable course à l'or bleu, achetant massivement rivières et sources dans plusieurs régions du globe. « Elles s'approprient une ressource qui est un patrimoine commun », s'insurge Marc Laimé, journaliste et conseiller sur les politiques publiques de l'eau. Or son exploitation effrénée entraîne des tarissements de cours d'eau et de nappes phréatiques, privant les populations de leurs ressources naturelles. C'est par exemple le cas en Inde, dans l'État de Kerala: Coca-Cola, pour remplir ses bou‑teilles vendues sous les marques Dasani et BonAqua, a asséché les nappes de la région, détruisant l'agriculture locale et privant des milliers de personnes d'un accès à l'eau. Alors que 1,2 milliard de personnes n'ont pas accès à l'eau potable, cette ressource, devenant de plus en plus rare et donc chère, pourrait un jour ne plus être accessible qu'à un tiers des habitants de la planète. Que faire, que faire... Et si on commençait par ouvrir notre robinet pour boire? -Ir,
FRED GARGAUD
fgargaud @)humadimanche.fr
EN AMÉRIQUE, ON FAIT LA GUERRE AUX BOUTEILLES D'EAU
En juin, la Conférence des maires des États-Unis a voté une résolution appelant les municipalités à privilégier l'eau du robinet: dans un pays qui consomme 33 milliards de litres d'eau en bouteille par an, la décision fait presque figure de révolution. Pour Janet Larsen, directrice de recherche à l'Earth Policy Instituts, il y a là un « rejet de l'eau en bouteille, car de plus en plus de personnes réalisent qu'elle n'est pas meilleure que celle qui sort du robinet ».
Les Américains sont sans cesse plus nombreux à dénoncer le gaspillage de plastique et les coûts énergétiques. Certains militants accusent également les multinationales de s'approprier une ressource publique, comme dans le Maine, où Nestlé est critiqué pour « ruiner les ruisseaux, les étangs, les puits et les bassins aquifères ».
Ces critiques s'élèvent alors que les ventes d'eau en bouteille sont en pleine expansion, un boom dû autant à la défiance des populations à l'égard de l'eau du robinet qu'aux incessantes campagnes de pub.
REPÈRES
1.,2mîlliard
Soit le nombre de personnes dans le monde qui n'ont pas accès à l'eau potable. Les maladies dues à une eau impropre tuent chaque année 30000 personnes.
170mîlliards de litres
C'est la quantité d'eau qui a été embouteillée dans le monde en 2005. La consommation a plus que doublé entre 1998 et 2005.
100 milliards de dollars
(63,5 milliards d'euros). C'est ce que pèse le marché mondial de l'eau en bouteille. La moitié de cette somme suffirait à créer des infrastructures d'assainissement pour que chaque habitant sur terre ait accès à l'eau potable.
5 milliards de bouteilles
C'est le nombre de bouteilles qui sont consommées chaque année en France, générant 170 000 tonnes d'emballages en plastique, dont la moitié seulement est recyclée.
500 ans
C'est le temps que met une bouteille plastique pour être entièrement biodégradée.
50 millions de barils de pétrole
C'est ce à quoi équivalaient, en 2006, la fabrication des bouteilles, le pompage et le transport engendrés par la consommation d'eau aux États-Unis. De quoi faire rouler 3 millions de voitures pendant un an.
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