Date de publication: le samedi 15 mars 2008 à 15h41
Dernière modification: par Pascal BOYER le jeudi 30 décembre 2010 à 01h17
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Le film Le monde selon Monsanto
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La suite du film : débat avec Christian VÉLOT, José BOVÉ et Renate SOMMER
La vidéo du débat qui a suivi la projection du film Le monde selon Monsanto sur Arté est disponible article suivant .
Document original: article de Patrice BOLLON publié dans le N°568 de Marianne - semaine 11-17 mars 2008, p40-41
L'enquête qui dévoile l'«Empire» Monsanto
La journaliste Marie-Monique Robin dénonce les méthodes du groupe agrochimique américaine. Son livre paraît en plein débat.
Provisoirement enterré avec l'interdiction, dans la foulée du Grenelle de l'environnement, de la culture du maïs OGM 810 de Monsanto, le seul maïs transgénique cultivé en France (22 000 ha), le débat sur les organismes génétiquement modifiés va-t-il rebondir de plus belle avec la future loi sur les OGM ?
Adopté le 8 février par le Sénat par 186 voix contre 128 (celles de la gauche), le projet de loi doit être rediscuté par les députés après les municipales. Mais, selon Les Verts, il est «en régression» par rapport aux mesures annoncées lors du Grenelle, fin octobre 2007. Visant à traduire une directive européenne de 2001, le texte a été considérablement amendé par les sénateurs UMP et centristes. Non seulement il réaffirme la possibilité de cultures transgéniques à côté des cultures biologiques, mais il ne prévoit aucun étiquetage des produits animaliers nourris aux OGM, de faibles mesures de compensation pour les champs biologiques contaminés par pollinisation, et même des amendes et des peines de prison pour les «faucheurs» de champs d'OGM !
L'inventeur du pyralène
De là à penser qu'on se trouve devant une action réussie de lobbying des grands trusts internationaux de semences génétiquement modifiées, il n'y a qu'un pas... Sous ce regard, le monumental livre-enquête de la journaliste Marie-Monique Robin, le Monde selon Monsanto (1), doublé d'un film documentaire programmé sur Arte (2), apparaît comme une leçon de chose sur certaines pratiques de la grande industrie agroalimentaire. Il tombe à point nommé pour contrecarrer l'argumentaire de ces élus de la majorité qui veulent repartir à l'assaut pour favoriser l'introduction de la culture de maïs OGM 81.0.
Marie-Monique Robin commence par retracer l'histoire du premier «semencier» (producteur et vendeur de semences) de la planète, à qui appartiennent 90 % des OGM cultivés dans le monde. Un groupe qui emploie 17 500 personnes dans 46 pays et a réalisé plus de 7,5 milliards de dollars de chiffre d'affaires en 2006, pour un résultat net de près de 1 milliard. Créée en 1901 à Saint Louis dans le Missouri par un chimiste autodidacte, la firme fabrique au départ de la saccharine pour Coca-Cola. Leader américain de la production d'aspirine dans les années 30, elle se lance après 1945 dans la chimie. Elle possède le brevet du pyralène (ou PCB), cette huile chimique utilisée comme isolant dans les transformateurs électriques et comme solvant dans les plastiques et les peintures, interdite au début des années 80 en raison de son caractère hautement polluant.
Elle devient, à partir des années 60, l'un des grands producteurs mondiaux d'insecticides et d'herbicides. C'est un de ces derniers que l'armée américaine utilisera comme défoliant pendant la guerre du Vietnam sous le nom d'« agent orange». Dans les années 70, Monsanto met au point un herbicide miracle, censé être «biodégradable» (qui a fait l'objet en France et en Allemagne de poursuites pour publicité mensongère), le Roundup.
Au début des années 80, l'entreprise investit plus de 100 millions de dollars pour la recherche dans le domaine du génie génétique. Recrutant de jeunes scientifiques très doués, elle les laisse travailler sur des sujets aussi improbables que la modification génétique des pétunias, par manipulation de leur ADN et transfert de gènes d'autres cellules végétales. A l'aide d'un canon à gènes, les chercheurs de Monsanto réussissent à greffer sur un ADN de soja des bouts d'ADN de pétunia qui «bloquent» la réaction de la plante à l'herbicide Roundup.
Le premier OGM de grande culture est né. Avec une seule application d'herbicide, il permet d'éradiquer les mauvaises herbes sans faire mourir le soja lui-même. Présenté à l'homologation de mise sur le marché en 1994, le soja Roundup Ready (RR) devient une manne pour la firme. Sa culture couvrait en 1998 10 millions d'hectares aux États-Unis. Elle s'étend aujourd'hui au Paraguay, au Brésil et en Argentine. Puis Monsanto a mis au point neuf variétés de maïs génétiquement modifiés, sept de coton, une de luzerne et une de colza, toutes résistantes au Roundup. Marie-Monique Robin rappelle également comment la firme a tout fait pour échapper à ses responsabilités de «grande pollueuse de l'histoire industrielle».
On déplorera certes que sa démonstration soit uniquement à charge; elle reste néanmoins d'une clarté exemplaire. Dans le systèmes néolibéral, la raison d'État n'est plus tant politique qu'économique. Et elle s'exerce aussi bien sur les executives de la firme que sur le personnel politique et les scientifiques. Marie-Monique Robin narre ainsi les brimades qu'ont dû endurer certains ingénieurs ou savants opposés à Monsanto.
Elle montre aussi comment les allers et retours du haut personnel de la firme entre des responsabilités internes et des fonctions administratives - ce qu'on appelle aux États-Unis le système des revolving doors, les «portes à tambour» - biaisent les décisions politiques. Elle raconte enfin les dégâts occasionnés dans certains pays par le brevetage des OGM. Reconnus comme des créations intellectuelles, les OGM sont la propriété de Monsanto, qui perçoit des royalties sur leur utilisation et en contrôle l'usage. Si l'on ajoute qu' avec le temps ces OGM se sont «acclimatés» aux pesticides et qu' il faut donc épandre de plus en plus d'herbicide, on comprend que Monsanto ait fini, dans certains cas, par exercer un pouvoir de vie et de mort sur ses clients agriculteurs. Et, dans certains pays, comme le Mexique, un autre problème surgit, plus grave encore : du fait de la pollinisation, l'extension des champs cultivés en maïs OGM ruine la «biodiversité» initiale des espèces de maïs.
Le Monde selon Monsanto est ainsi bien plus qu'une formidable enquête «à l'américaine» sur un leader mondial du nouveau secteur agroalimentaire. Le livre peut aussi être lu comme la radiographie de ce que Toni Negri et Michael Hardt ont appelé l'«Empire» (3), ce système sans centre (ou dont le centre est à la fois partout et nulle part) dans lequel nous vivons. Il décrit un monde mensonger, qui tourne sur lui-même (contrairement à ses affirmations de «bienfaitrice de l'humanité», Monsanto n'a jamais inventé d'autres OGM que ceux qui résistent à ses propres herbicides), démocratique en apparence, mais dominé par des oligarchies qui ne se soucient que de la perpétuation de leur pouvoir.
Le livre s'achève toutefois sur une note d'espoir : suggérant que « les OGM pourraient être l'agent orange de demain», Marie-Monique Robin affirme que Monsanto peut connaître à terme, en raison des procès qui lui seront faits, une chute drastique de son chiffre d'affaires et, comme Microsoft, un démantèlement du fait des lois antitrust. Monsanto périrait ainsi de ce par quoi il a vécu, la soif de profit et de puissance ! La montée vers le pire - une double catastrophe, économique et écologique - à laquelle la France n'échapperait pas non plus est un scénario, hélas, tout aussi envisageable... •
(1) la Découverte, 372 p., 20 €.
(2) Diffusion le 11 mars 7008 à 21 heures.
(3) Empire, de Toni Negri et Michael Hardt, 10/18, 571 p., 10 €
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